
Depuis son assassinat en Bolivie par les militaires boliviens et la CIA, le 9 octobre 1967, Ernesto Che Guevara hante les consciences. Au-delà des clichés, Che est toujours là. Mais que recouvre cette omniprésence à l’heure où la marchandisation et la (sur)médiatisation tendent à offrir une image aseptisée ou déformée d’un révolutionnaire hors norme ? Que reste-il aujourd’hui des engagements, de l’internationalisme, des discours et des valeurs du Che ? L’Humanité est repartie sur les traces d’Ernesto Che Guevara en éditant ce hors série exceptionnel intégralement consacré à sa vie, à ses luttes et à ses oeuvres. Cet événement éditorial de 84 pages paraît aujourd’hui dans les kiosques. Il revient sur la trajectoire d’un homme qui a marqué de son empreinte l’histoire de son temps, en donnant la parole à des témoins privilégiés.
On découvrira dans ce numéro des entretiens exclusifs : son compagnon de jeunesse, Alberto Granado, avec qui il a entrepris un voyage « initiatique » à travers l’Amérique latine, des guérilleros qui ont combattu avec « le Commandante » dans la Sierra Maestra cubaine, au Congo ou en Bolivie, des proches comme sa fille Aleida Guevara… Des artistes tels que le réalisateur Walter Salles ou l’acteur Pierre Richard, et de nombreux intellectuels nous livrent également leur regard sur la représentation et l’apport du Che dans le monde contemporain.
Le Che est toujours vivant.
Au sommaire :
- El Che Vive ! Par Patrick Le Hyaric, directeur de l’Humanité.
- De la jeunesse à la révolution.
- Et Ernestito devint le Che.
- Entretien avec Alberto Granado.
- Le jeune Che rugbyman.
- Le témoignage de Fanny Edelman.
- L’Amérique latine, arrière-cour des États-Unis.
- Parlez-nous du Che. Entretiens et points de vue avec Walter Salles, cinéaste ; Pierre Richard, réalisateur ; Jean Ortiz, universitaire ; Orlando Borrego, compagnon du Che ; Carlos Tablada, chercheur ; Michaël Löwy, sociologue ; Fernando Martin Heredia, universitaire ; Aldo Isidron, journaliste ; Samir Amin, économiste ; Régis Debray, philosophe ; Harry Villegas, compagnon du Che ; Ignacio Ramonet, journaliste ; Frei Betto, écrivain et prêtre ; Alessandra Riccio, universitaire.
- Les images exclusives du photographe Liborio Noval.
- Le reportage de Patrick Bard sur les routes du Che.
- La rencontre avec Aleida Guevara, la fille du Che.
- Les jeunes et le Che. Nos reportages à travers la planète Che en France, sur les traces de « l’icône » en Argentine et à Cuba.
- Bibliographie et filmographie.
Le hors-série exceptionnel Viva Guevara est accompagné du DVD, Parlez-moi du Che (film documentaire de Pierre Richard et Jean Cormier) et d’un poster inédit de Mustapha Boutadjine.
Viva Guevara, un hors série de l’Humanité, en vente chez votre marchand de journaux dès le 3 octobre 2007, 10 euros.
Vente par correspondance : Envoyez vos coordonnées complètes accompagnées impérativement du règlement d'un montant de 10,60 euros (frais de port compris) à l’ordre de l’Humanité à l’adresse suivante :
Service Diffusion militante de l’Humanité - 32 rue jean Jaurès - 93528 Saint-Denis CEDEX.
Biographie :
- Né en Argentine en 1928. Étudiant en médecine en 1948. En 1951, il part avec son ami Alberto Granado à la découverte des Amériques.
- Ernesto Guevara assiste à la chute, orchestrée par la CIA, du président Arbenz au Guatemala en 1954. Un an plus tard, il rencontre Fidel Castro à Mexico et rejoint son mouvement révolutionnaire.
- Guevara joue un rôle majeur dans la guérilla menée par les « barbudos » dans les montagnes de la Sierra Maestra. En 1958, la colonne du Che remporte une victoire décisive à Santa-Clara. Chute dictateur Fulgencio Batista. Entrée dans La Havane.
- En 1960, le photographe cubain Alberto Korda prend le célèbre cliché du Che assistant aux obsèques des victimes de l’explosion d’un cargo chargé de munitions belges dans le port de La Havane. Le Che se rend dans les pays de l’est européen, dont l’URSS.
- Guevara est président de la Banque centrale cubaine pendant quatorze mois. En 1961, il devient ministre de l’Industrie.
- En juillet 1963, le Che prononce un discours à Alger qui dénonce l’impérialisme économique de l’URSS vis-à-vis des pays du tiers-monde.
- Cherchant à exporter la révolution en Afrique, il participe à la guérilla au Congo ex-belge.
- 1966, Che part en Bolivie.
- Capturé le 8 octobre 1967, il est exécuté le lendemain par l’armée bolivienne dans une école à La Higuera. Ses mains sont coupées afin d’être utilisées pour prouver son identité et il est enterré secrètement sur un aérodrome.
- La dépouille de Guevara est exhumée en 1997 à Vallegrande et rapatriée à Cuba, où elle est placée dans le mausolée de Santa-Clara.
( « Repères biographiques », l’Humanité, édition du 8 octobre 2007, cf. http://www.humanite.fr/2007-10-08_International_reperes-biographiques)
Jean Ortiz, « Une célébration boomerang », l’Humanité, édition du 10 octobre 2007.
(http://www.humanite.fr/2007-10-08_International_Une-celebration-boomerang)
Maintenant que nous sommes libérés du communisme, célébrons le Che ! La célébration médiatico-commerciale bat son plein. Le sujet est vendeur. C’est que le 9 octobre 1967, à 13 h 10, était exécuté à l’école du petit village bolivien de La Higuera, Ernesto Guevara, mort sans doute au moment nécessaire pour devenir un mythe. Si Guevara est décédé, le Che, en Amérique latine, n’a jamais cessé de vivre, nourrissant les réalités et les luttes ; ailleurs dans le monde, il « revient » régulièrement : Che « icône », Che « l’anti-Fidel », Che « victime de Fidel », Che « rêveur vaincu », et maintenant Che « brute épaisse ». À chaque anniversaire, l’entreprise d’escamotage, ou de révision, de l’image et de la pensée du Che se poursuit, mais se renouvelle péniblement et n’affaiblit pas le mythe. On comprend mal un tel acharnement médiatique si on ne le ramène pas aux enjeux actuels : la transformation sociale est-elle possible ?
Lorsque je demande à mes étudiants ce que représente à leurs yeux le Che, ils répondent : « la révolution », « la liberté ». Très peu savent qu’il était communiste. Cela devient presque politiquement incorrect de le préciser. Che serait un rebelle sympathique, mais sans cause. Rebelle quand même, rebelle, et c’est ce que la bien-pensance de droite et de gauche ne supporte pas.
En ce quarantième anniversaire de son exécution, demandons-nous pourquoi le symbole demeure si fort, si universel, malgré l’air « libéral » du temps, malgré le reflux et la stigmatisation du communisme… Quelle est la fonction politique de cette effigie si marchandisée ?
Au-delà de la récupération marketing, elle reste un signe de subversion de l’ordre établi, un signe dans lequel se reconnaissent des millions d’hommes. Guevara est dangereux par ce qu’il incarne : la révolte à l’état pur, le rejet du capitalisme avec une intransigeance absolue, une pensée réaliste et prophétique à la fois, une conception extraordinairement éthique du pouvoir, une exigence éthique transformée en norme de vie, la politique aux mains propres, etc.
Les armes les plus actuelles, les plus utiles du Che, sont intellectuelles, politiques. Ses Notes critiques à l’économie politique, écrites en 1966, enfin publiées à Cuba en 2006, après de trop longues années d’embargo, confirment la recherche guévarienne d’un « modèle alternatif » au soviétisme, à propos duquel il fait preuve d’une analyse critique et d’une clairvoyance surprenantes pour l’époque ; cependant, la critique porte essentiellement sur l’évolution marchande du système et sous-estime ses carences démocratiques. Le Che a toutefois l’intuition que l’URSS « retourne au capitalisme », que le socialisme n’est pas ce que vit l’Union soviétique. Pour Guevara, le changement économique ne suffit pas s’il ne s’accompagne pas de profondes mutations culturelles, morales…
Il était difficile à Fidel Castro, pour des raisons géostratégiques, d’exprimer semi-publiquement les mêmes critiques. Mais rien sur le fond ne fonde la légende noire, « la rupture », le « Che sacrifié », etc. À la tribune de l’ONU, le Che avait annoncé qu’il quitterait Cuba une fois la révolution consolidée. À ce jour, pas une archive n’accrédite des divergences sérieuses entre les deux hommes, seulement une littérature de « repentis », et une lecture occidentale, réductrice, de la révolution cubaine. Alors même que le Che est déjà en Bolivie, quatre - éditoriaux du journal Granma (« La lutte contre le bureaucratisme, tâche décisive »), de mars 1967, reprennent ses idées. On peut y lire : « La bureaucratie tend à agir comme une nouvelle classe. »
Les différentes résolutions de l’Organisation latino-américaine de solidarité, son discours de clôture par Fidel, le 10 août 1967, et les textes de la conférence tricontinentale, réunie à La Havane en janvier 1966, attestent d’une identification avérée entre le Che et Fidel, d’une pensée révolutionnaire autochtone, très internationaliste et anti-impérialiste, priorisant la lutte armée, le socialisme dans le tiers-monde, la révolution en Amérique latine, la nécessité de desserrer l’étau autour du Vietnam et de Cuba, en ouvrant d’autres fronts, etc.
Ces concepts fidélistes et guévaristes, ces approches communes, ne peuvent être dissociés du développement même de la révolution cubaine, non conforme à la « vulgate soviétique », souligne le Che. Une profonde communion politique et intellectuelle unit les deux leaders. Lorsque le Che meurt en Bolivie, le 9 octobre 1967, il porte le projet révolutionnaire qui inspirait majoritairement la direction cubaine en ces années soixante.
Universitaire, Jean Ortiz a coordonné l’ouvrage Che, plus que jamais, Éditions Atlantica, septembre 2007.